Le « père » dans l’œuvre de Gary Victor

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L'écrivain Gary Victor:photo/Martine Fidèle

Gary Victor, 58 ans, a été l’invité d’honneur de la Direction nationale du livre (DNL) pour la 4e foire internationale du livre d’Haïti (FILHA) qui s'est tenue du 9 au 11 décembre 2016. Cet événement au Palais municipal de Delmas, au fil des années, occupe le devant de la scène littéraire. Après « Livres en folie », les lecteurs ont eu une autre occasion pour s’acheter, à un prix modique, des livres, surtout les dernières publications ou toute la collection de l’auteur en vedette. 60% de rabais! Gary Victor était accompagné de son éditeur, Philippe Rey.

Le « père » représente le « mot de passe » pour déchiffrer et comprendre l’œuvre de Gary Victor. Trois de ses publications (romans ou récits) serviront à nous éclairer davantage sur la place qu’occupe ce personnage dans l’œuvre de cet auteur prolifique : a) Maudite éducation, roman, Editions Philippe Rey, 2012, Paris, 287 p. b) Le sang et la mer, récit, Editions Vents d’ailleurs, Paris, 2010, 185 p. c) Le sang et la mer II Hérodiane, récit, Imprimeur II, Port-au-Prince, 2016, 157 p.

Les premières armes

« Cherchez toujours l’enfant » dans l’homme – dans l’écrivain parvenu au sommet. L’état de grâce de l’auteur de « Maudite éducation » saute aux yeux du lecteur. Cela nous révèle l’impact du père dans la vie courante et, en particulier, dans l’œuvre de Gary Victor. La question du père illumine le travail du créateur. Tout ce qui entoure le rôle du père de famille, sa vie sociale, son parcours politique ainsi que son travail intellectuel, est dépeint dans ses moments les plus pertinents, par des exemples, mais aussi l’auteur a joué sur le comportement du père dans toutes ses laideurs. L’écrivain russe Maxime Gorki, dans son œuvre romananesque, a valorisé « La mère », dans toutes ses composantes. Gary Victor a cartographié le père, dans ses bons et mauvais côtés. Cependant, il a pris soin de nous faire observer et découvrir son père dans tous ses démêlés. Par exemple, sa propre mère avait raison de s’inquiéter de l’absence prolongée de celui-ci certains soirs et, d’autre part, elle croyait, sans l’affirmer totalement, que celui-ci allait coucher des femmes qui n’étaient pas de sa catégorie sociale. L’auteur, un jour, a croqué son père : celui-ci faisait l’amour à la servante dans la cuisine. Celle-ci lui repoussait ses avances à lui-même. Ainsi, soutient-il, « Aujourd’hui encore, je constate le fossé qui se creuse entre nous, parents, et nos enfants. Sans qu’on s’en rende compte, ces derniers créent, à notre insu, leur univers, vivent leurs propres expériences et n’en partagent avec nous qu’une infime partie. Une absence du père ou de la mère crée plus qu’un écart. Un abîme. Cette absence aussi, sans le vouloir, est provoquée par une vision angélique de l’enfance liée à un refus parfois inconscient de se référer à sa propre histoire ; refus instinctif aussi que l’enfant quitte la sphère de l’innocence pour passer dans celle où les pulsions sexuelles vont sculpter une personnalité différente de celle que l’on supposait. »

Cette situation bascule tous les principes appris au sein de la famille où, le plus souvent, manque cette introduction ordonnancée à l’univers du sexe.

L’œuvre met aussi en lumière l’écrivain lui-même. Son aventure de vacances à travers les jeux de correspondance à la radio avec une jeune fille Cœur Qui Saigne. Celle-ci a pris tout au sérieux, mais le jeune homme, timide, on ne peut plus, n’a pas bien géré ce moment particulier où l’on rencontre sa correspondante. Une aventure qui a continué à bouleverser la vie du personnage.

Certaines étapes dans l’élaboration du roman tapent aux yeux du lecteur : I) La conquête de l’espace du père : en effet, le bureau de son papa, à côté de sa chambre avec ses frère et sœur est considéré, comme un havre. Il aurait aimé le découvrir. Cela l’a porté, pour satisfaire ses phantasmes, à chiper la clé de la bibliothèque pour se réfugier, notamment, et le plus souvent, pour pratiquer « Dieu seul me voit ». Les parents ignoraient ce besoin chez les adolescents d’aller à la conquête de leurs corps excités, souvent, par l’envie de consommer l’acte sexuel à leur jeune âge. Aujourd’hui, tout est arrivé, sans la parole doctorale du père. Les envies sexuelles du jeune adolescent ont été assouvies à l’âge de treize ans. Un dimanche d’exercices pré carnavalesques. Libéré de la surveillance assidue de son père à l’âge adolescent, il a profité pour aller assouvir ses bas instincts, – monnaie trébuchante, auprès d’une fille de joie qui mangeait un épi de maïs boucané au moment de l’acte sexuel sous une tente improvisée, dans un coin au Bicentenaire, à l’ombre d’un sous-bois. Ce lieu devient pour lui, à chaque fois qu’il en a la démangeaison, un rendez-vous sûr, jusqu’à attraper une maladie de jeunesse.

La révolte de l’écrivain à la mort de son père pour insuffisance cardiaque à l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti. Son paternel est tombé mort à quelque trois cent trente-trois mètres du bureau du chef de l’État dans le principal hôpital du pays. Cela symbolise, à ses yeux, les conditions précaires de délabrement dans lequel évoluent les soins de santé au pays.

En outre, la question du père dévoile une autre image de l’œuvre du romancier: le père occupe une place importante dans sa vie, dans ses choix d’un mode de vie. Dans deux autres de ses œuvres : Le sang et la mer, récit, Éditions Vents d’ailleurs, Paris, 2010, 185 p. Hérodiane, dans sa ville natale à Saint Jean du Sud, a évolué dans sa famille avec un père souvent absent, occupé à aller pêcher dans la mer. Quand elle le rencontre à la maison, il est souvent très dur avec elle. Cependant, elle a gardé une belle image de lui. L’une des autorités de la ville l’a dépouillé de ses propres biens. Cela a entraîné deux conséquences : d’abord, sa mère a été obligée, avant sa mort, de se prostituer pour subvenir à leurs besoins et les envoyer étudier à la capitale, lui et son grand frère. Ensuite, son père est mort dans une situation très pénible pour la famille. Sans conter la vie, parfois très dure, après la rencontre avec Yvan –son prince charmant aux sorties de l’école. Elle pense toujours à son père.

Dans le second récit du même nom : Le sang et la mer II Hérodiane, récit, Imprimeur II, Port-au-Prince, 2016, 157 p., Hérodiane, après maintes péripéties, est tombée sur un sénateur de la République qui l’aimait beaucoup et qu’elle aurait aimé également. Cependant, il se trouve que cet homme d’État fut l’assassin de son père. Elle aurait voulu le tuer pour venger l’honneur de la famille. Elle n’y est pas parvenue. Les vices de l’amour l’ont paralysée dans ses élans suicidaires.

Le terme du père embrase son œuvre, à tout instant. Ce travail mérite un certain approfondissement : « Pourquoi veux-tu continuer à me voir, dit-il à Cœur Qui Saigne. Crois-tu que, moi, j’ai une réponse ? On n’est pas dans un roman où un éditeur exige de tout justifier... »


Par Wébert Lahens (Le Nouvelliste)