Lire Kannjawou de Lyonel Trouillot

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Lyonel Trouillot. Kannjawou. Actes Sud. 2016

« C’est en suivant ses lignes de faille, quand on préfère aux choses l’apparence des choses, qu’on se trompe d’itinéraire et qu’on devient le clown de soi-même ». C’est cet incipit qui commence « kannjawou » de Lyonel Trouillot.

La rue de l’Enterrement et sa misère
Si le roman se dit poésie pourquoi ne pas l’aimer ? Surtout, quand il s’agit d’une quête de beauté réussie à l’instar de celle-ci. Lyonel à qui on reproche souvent de délaisser la narration au sein de ses récits, a cette vertu de nous laisser de belles phrases en mémoire. On se rappelle si bien l’incipit de son roman « La belle amour humaine » où il disait : « La mer avait été plus généreuse que d’habitude ».
Nul n’est besoin de s’attendre à une saga en lisant Lyonel Trouillot, il ne fait que prendre l’histoire comme prétexte pour faire de la poésie et asseoir son discours. Ce roman, publié par Acte Sud, repris par les Éditions Atelier jeudi soir, nous dresse une radiographie de la rue de l’Enterrement. Pour nous parler des déboires, de la misère, de la faim qui rongent ce pays depuis trop longtemps, l’auteur nous raconte l’histoire de cinq jeunes de la rue de l’Enterrement peuplée de mortsvivants et de vivants-mort. Il entre comme un clou dans l’intimité de Popol, Wodné, Joëlle, Sophonie, et le narrateur, en quête du bien-vivre à l’entrée du grand cimetière de Port-au-Prince.
Il faut souligner que ces jeunes évoluent dans un contexte particulier, la deuxième occupation américaine d’Haïti. Ils se voient maltraités, élevés en pleine rue, et n’ont, pour la plupart, aucun autre parent que le trottoir et le club qu’ils ont formés ensemble. Le club de lecture s’érige en biblio, et commence à semer de l’espoir. Il y a toujours un peu de bonheur là où il y a de la lecture.
À ce propos, Victor Hugo disait : « une bibliothèque est un acte de foi ». Cependant, le club des cinq qui nous rappelle le titre d’un roman de jeunesse de Blyton, se transforme en autre chose, du fait que les cinq jeunes n’ont plus la même conviction. Wodné qui devient étudiant de la faculté des Sciences humaines (FASCH), développe une grande haine contre tout le monde. La haine contre l’Occident, contre certains étudiants dits réactionnaires, contre l’impérialisme américain, et même contre lui-même, pour répéter l’auteur.
Ce roman nous parle de tout le monde, du cordonnier en mal de clientèle qui devrait fermer sa boutique, du père Anselme qui ne réclame qu’un kannjawou avant de mourir, de Halefort le généreux voleur de cercueil, du petit professeur qui aide les enfants dans la petite biblio, de Julio le petit homo qui n’aime pas les crânes rasés, du narrateur sentinelle des pas perdus, de Joëlle et Sophonie les femmes de rêve des jeunes en quête d’amour et de coït, et surtout de « Man » Jeanne la doyenne de la rue de l’Enterrement. Elle qui réserve une dose de pipi de chat à tous les méchants qui empruntent la rue du cimetière, spécialement les étrangers qui ne se contentent pas de nuire les vivants, qui osent le soir même aller emmerder nos morts dans leurs tombes.

L’invitation à la fête
Malgré la douleur insupportable qui se manifeste dans ce pays, Lyonel ne cesse de nous proposer une fête dans laquelle tout le monde aurait sa part de joie et d’humanité. Si on se rappelle bien la fin de son roman titré « La belle amour humaine ». C’est cette même fête que voulait le grand poète jérémien René Philoctète lorsqu’il affirmait dans un beau poème titré « Pour l’homme » : « J’ai mis mon coeur à partager comme un gâteau ». Il faut toujours inviter l’autre à la fête. L’auteur constate que le Kannjawou est un beau nom qui veut dire une grande fête, mais que la rue de l’Enterrement n’y est pas invitée ».
Ce roman fait aussi l’éloge du grand cimetière, il parle de la vie qui pèse une lourdeur incroyable dans ce coin, non loin du bar dénommé kannjawou où le personnel de l’occupation, et certains bourgeois en mal d’amour viennent vomir leur vanité. Il nous dit habilement : « le jour comme un humain, le cimetière prend le temps de soigner son image ». La vie en Haïti se trouve entièrement dans ce beau roman. Comment ne pas inviter l’autre à une fête puisque le partage fait grandir ? On aurait pu aussi demander comment fêter dans un pays délabré à ce niveau? Ce qui pousse l’auteur à dire : « un pays occupé est une terre sans vie ».
Lyonel profite de chaque instant pour bombarder l’occupation et ses méfaits. Il montre aussi le désir flagrant de l’impérialisme de s’immiscer dans ce qui ne le concerne pas. Il y a, d’un autre côté, les dirigeants insouciants, les voleurs de biens, les rapaces qui vendent le pays pour une mobilité sociale.
Lyonel Trouillot né à Port-au-Prince en 1956, appartient à cette génération dite post 86, est l’écrivain des belles phrases, et celui qui crie Haro quand la violence déborde. Il prend souvent position dans les journaux sur les sujets d’actualité tels : les élections, la dérive politique et l’intolérance religieuse. Lyonel est contre le n’importe quoi, il prend le laid pour en faire du beau. Il ne reste pas indifférent à la situation invivable du pays. L’auteur critique, dénonce et propose, ces phrases peuvent en témoigner : « quand on se meurt d’ennui, et qu’on possède des armes, la violence peut servir de passe-temps collectif ». On peut oser dire que tout Lyonel est beau. Il faut lire son oeuvre et venir à la fête. Il vous invite à y prendre part, et vous ne manquerez pas d’en déduire ceci : « quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux », pour parodier le romancier français Jules Renard.


Par Jean James Junior Jean Rolph (Le National)